LECTURES POUR CONFINÉS : ESSAIS LITTÉRAIRES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : POURQUOI J'AI LU CE LIVRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Je lis assez rarement des essais littéraires et, étonnamment, j’en ai eu plusieurs à lire au cours des dernières semaines. J’ai donc rassemblé trois d’entre eux pour produire cette chronique : deux textes publiés par Le Feu sacré Editions dans sa collection Feux Follets : un de Chloé SAFFY au sujet de sa lecture de « Le Maître des illusions » de Donna TARTT et un autre de Ludovic VILLARD sur sa lecture de « Septentrion » de Louis CALAFERTE, le troisième texte concerne l’essai de Joachim DU BELLAY, « Défense et illustration de la langue française ».

Une belle occasion de mieux connaître le langage et deux grands auteurs.

 

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Chloé Saffy

Le Feu sacré éditions

10/ Pourquoi je lis Le Maître des illusions de Donna Tartt

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Chloé m’a mis dans sa poche dès son introduction, après avoir lu ces quelques mots, j’ai su que je comprendrais très vite son argumentaire, nous sommes du même peuple même si nos goûts peuvent diverger.

« Le lecteur vorace sait que l’acte de lire exige une implication et un investissement, que ne demandent pas toujours celui de regarder un film ou écouter un disque ».

Voilà au moins une chose que je partage avec elle, même si je ne peux pas partager la lecture de Dona Tartt que je n’ai jamais lue, je l’ai inscrite sur mes listes mais je n’ai jamais croisé ses œuvres.

« Je suis de cette école de la lenteur et de la patience, qui croit plus que tout à la supériorité du tank. Voilà peut-être le plan de départ de mon amour et mon envoûtement pour le livre de Donna Tartt. Il ne correspond à aucune recette, aucune attente, il est intemporel ».

Citation du Dimanche : Donna Tartt – #hypertextual
Donna Tartt (née en 1963)

La lenteur n’est pas un mythe chez Donna Tartt, elle n’a écrit que trois livres en vingt-trois ans. Le premier a eu un énorme succès et lui a donné les moyens de s’offrir le temps pour écrire les deux autres. Ce qui m’étonne le plus à la lecture de cet essai c’est d’apprendre que Donna Tartt a été, depuis l’université, une amie proche de Bret Easton Ellis que j’ai, lui, j’ai lu, c’est plus facile et plus affriolant même si je m’en suis vite lassé. J’ai le sentiment que tout sépare ses deux auteurs mais Chloé Saffy explique avec précision tout ce qui a rapproché ses deux êtres si différents dans leurs écrits.

Elle assimile Le Maître des illusions à une tragédie grecque, une histoire d’une bande d’étudiants fêtards qui organisent des bacchanales dont l’une provoque un accident mortel. La bande se croit sans l’obligation d’éliminer l’un des leurs, le plus faible, celui qui pourrait parler et ainsi faire exploser la bande. Cette évocation des origines de la tragédie grecque me rappelle qu’à l’université, un professeur, grand maître de l’histoire grecque, martelait sans cesse : « La tragédie grecque est née quand un personnage est sorti du tutti pour donner la réplique au chœur » lors des Dyonisades notamment. Encore un point qui nous rapproche.

Dans cet essai les artifices chargés de pallier les plaisir naturels de la vie, de lui donner une autre couleur, une autre intensité prennent une place prépondérante qu’ils soient utilisés sous forme de drogues ou du raffinement de la domination de la douleur dans des jeux BDSM. Faisant suite à la Beat Generation, Tartt, Ellis, McInerney en connaissaient suffisamment les effets et méfaits pour les utiliser jusques dans leurs écrits. Chloé vit tellement ce livre, jusques dans l’intimité de sa chair, qu’on vibre avec elle au point d’avoir envie de le lire mais, je ne sais si j’aurais le courage d’affronter un tel pavé après avoir lu les Kerouac, Burroughs, Selby Jr et d’autres encore…

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

 

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Il est cinq heures dans un monde libre et civilisé

Ludovic Villard

Le Feu sacré éditions

7/ Pourquoi je lis Septentrion de Louis Calaferte

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Ludovic Villard, connu aussi pour ses interventions dans le monde musical et cinématographique, il chante notamment du rapp sous le pseudonyme de Lucio Bukowski, décrit la passion dévorante pour la littérature que son frère aîné lui a inculquée dès sa plus jeune adolescence. Il a découvert très tôt les grands textes que beaucoup, comme moi, n’ont rencontrés que beaucoup plus tard. C’est ainsi que dans la librairie préférées des deux frères, il a découvert Septentrion de Louis Calaferte qu’il a dévoré avec passion.

Calaferte a écrit son premier manuscrit à dix-huit ans, Joseph Kessel a adopté le texte et l’auteur dont il est devenu le mentor. Ce texte édité fut un succès de librairie, il valut à son auteur l’attention des éditeurs mais bien vite il se sépara des contraintes qui le liaient avec eux pour garder sa liberté d’écrire ce qu’il voulait comme il le voulait. Ainsi pendant cinq ans, il a sué sang et eau pour écrire Septentrion. Un livre subversif qui a retenu bien vite l’attention et le couperet de la censure, un plaidoyer pour la liberté, une expression du besoin et de l’envie de créer.

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Louis Calaferte (1928-1994)

Je n’ai pas lu ce livre, je n’ai fréquenté Calaferte qu’à travers « L’incarnation », je n’en connais que ce que j’en ai lu dans différents articles le concernant. Ce serait un récit largement autobiographique dans lequel l’auteur raconte à la première personne les errances d’un apprenti écrivain, ses premières lectures clandestines au cours de son travail d’ouvrier et ses rencontres avec les femmes dont Nora, figure de l’émancipation féminine et de la réussite sociale. Dans son propos, Ludovic Villard explore le rapport entre la mystique de Kierkegaard et celle de Calaferte, j’ai compris que ces deux grands penseurs proféraient une forme de déisme puritain qui pourrait laisser croire à une pensée sombre, marquée par la culpabilité. Mais l’auteur tient à préciser que dans Septentrion il a trouvé aussi des pointes d’humour qui pourraient évoquer Rabelais. Jugé pornographique par la censure, ce livre serait, selon Villard, plus rabelaisien que pornographique.

Avec Septentrion, Ludovic Villard a rencontré « … le livre le plus déroutant que j’ai jamais ouvert. Cela est une certitude. Ni roman. Ni vraiment autobiographie. Une singularité littéraire… ». Un livre à part, un livre constitué non seulement de mots mais aussi d’un réelle matière en mouvement et en ébullition.

« Septentrion doit être torrent. Hémorragie d’images. Vitesse d’exécution. Révolte enragée et coups désordonnés, audace intégrale ».

Ce livre a profondément marqué Villard, il le dit avec force, le répète, l’assène, Septentrion a remis en cause tout ce qu’il pensait avant sa lecture : « … C’est ici le premier pouvoir de Septentrion. Il crève un abcès. Celui de l’auteur et le vôtre ». En lisant cet essai, j’ai eu l’impression que, pour Villard, ce texte est un « livre organe », un livre qui est en lui qui participe à sa création énergétique, à sa libido, à sa conscience, à sa construction personnelle.

« … Car c’est aussi cela Septentrion. Une lutte entre vous et le texte, puis entre vous et l’auteur, puis entre l’auteur et le monde, puis finalement entre vous et vous. »

« A priori on ne cherche rien dans un livre. Mais il y a quelques fois où l’on y trouve tout ».

L’ouvrage sur le site de l’éditeur

 

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La défense et illustration de la langue française

Joachim Du Bellay

Editions Louise Bottu

La boutique Louise Bottu

Le 15 février 1549, Joachim Du Bellay adresse à son parent le Cardinal Du Bellay : « La Deffense, et illustration de la Langue Francoyse » un texte qu’il a rédigé dans le but de défendre cette langue vulgaire encore considérée comme une langue populaire à l’usage des gueux. Il précise que son entreprise n’a été motivée que par la seule affection naturelle qu’il éprouve envers la mère patrie. Avant de prendre connaissance de son texte, il est important de rappeler que les poètes de la Pléiade ont pris fait et cause pour la langue française dont François I° a imposé, par l’édiction de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, la primauté et l’exclusivité pour la rédaction de tous les actes relatifs à la vie publique du royaume de France. Ce texte est le plus ancien document législatif de la République française, ces articles concernant l’application de la langue vulgaire n’ont jamais été abrogés.

La langue française est, comme toutes les autres, née du besoin de communiquer qu’éprouvent tous les gens qui vivent ensemble, elle n’est pas plus barbare que les autres même si elle n’a pas été suffisamment choyée par ceux qui en avaient la déposition. Elle a une grande marge d’amélioration par l’usage qu’on en peut faire en délaissant un peu le latin et le grec qui ne sont pas seules langues à pouvoir exprimer les idées, les savoirs et même la théologie si les ecclésiastiques n’ont rien à cacher.

 « Ainsi veulent-ils faire de toutes les disciplines, qu’ils tiennent enfermées dedans les livres grecs et latins, ne permettant qu’on les puisse voir autrement : ou les transporter de ces paroles mortes en celles qui sont vives, et volent ordinairement par les bouches des hommes ».

Le grec et le latin n’ont pas été langues riches et brillantes dès leur origine, elles le sont devenues par la pratique séculaire de nombreux savants, poètes et dramaturges. Les langues vulgaires à l’image de l’italien peuvent devenir elles aussi belles et riches quand elles auront été employées par de grands esprits qui l’enrichissent et la modèlent. D’où la nécessité de traduire en langue vulgaire les textes savants pour qu’ils soient accessibles à tous, sachant que cette pratique serait très favorable à l’amélioration des langues. Et aussi de puiser chez les grands anciens comme Guillaume du Lauris et Jean de Meung sans évoquer ses amis et contemporains notamment ceux de la Pléiade.

Joachim du Bellay (1522-1560) | À la française …
Joachim du Bellay (1522-1560)

Du Bellay développe d’autres arguments encore, le temps que l’on perd à apprendre les langues étrangères pour accéder au savoir au lieu d’apprendre les sciences et même, déjà, l’inesthétisme de certains parlers, il se moque de ceux qui tordent la bouche pour parler des langues qui ne leur sont pas naturelles alors que le français ne requiert aucune grimace.

Pour faciliter l’usage de notre langue vulgaire par ceux qui veulent écrire, l’auteur leur donne aussi de précieux conseils tant sur le fond que sur la forme. Il invite tous les auteurs en devenir à lire et relire ces beaux vieux romans comme un Lancelot ou un Tristan. Mais, conscient de la limite de la langue française, il les encourage à chercher, inventer, créer des nouveaux mots qui viendront enrichir leur champ lexical et celui de leurs suivants. Il les incite aussi à puiser chez les anciens des mots qui, déjà à cette époque, étaient devenus rares, des mots que « nous avons perdus par notre négligence ».

« Pour conclure ce propos, sache lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et là, à son plaisir. »

L’auteur ne cache pas que ce texte est aussi un plaidoyer pour qu’une France unie se constitue autour d’un roi méritant et vertueux comme le fut « le vieux François » dont il fait un éloge vibrant. Pour qu’un peuple se rassemble autour d’un ensemble de lois et de règlements, d’une culture et d’une envie de voir progresser les arts et les sciences, il lui faut un langage commun, une langue unifiée et non des jargons régionaux ou mêmes locaux. D’autres langues comme l’italien émergent déjà et pourrait s’étendre au royaume de France et l’attirer dans son aire de diffusion.

Quel enthousiasme pour moi de lire ce texte, de redécouvrir des décennies plus tard le langage que j’ai décrypté dans les chroniques que j’ai transcrites, de déguster cette belle langue qui chante bellement. J’ai fait le rêve que ce plaidoyer était imposé dans toutes les écoles qui déforment ceux qui nous dirigent et ceux qui les critiquent…

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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