2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : BOUQUET d’APHORISMES PRINTANIERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pour entrer dans sa dixième année d’existence, CACTUS INEBRANLABLE ÉDITIONS a mis les bouchées doubles, et peut-être même triples, je n’ai pas compté. Jean-Philippe QUERTON a recruté, déniché, trouvé, convaincu, …, peu importe la méthode, toujours est-il que des anciens auteurs sont toujours là, et bien là, et que d’autres sont venus étoffer cette superbe école de producteurs d’aphorismes. Dans cette chronique, j’ai rassemblé Mario ALONSO, Patrick HENIN et Jean-Pierre OTTE, un bel échantillon de l’équipe du Cactus ; à coup sûr, ils vous donneront l’envie de découvrir leurs autres productions et les autres auteurs.

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Lignes de flottaison

Mario Alonso

Cactus Inébranlable Editions

Mario Alonso est un Français d’origine ibérique, « Les Espagnols m’ont appris le sens du ridicule, les Français l’art de la moquerie. Avec ça je suis paré. », et joliment paré. C’est, du moins pour moi, un nouveau venu dans « l’écurie Cactus inébranlable », son premier P’tit cactus est une véritable réussite, il comporte de très nombreuses et très belles trouvailles, des traits d’esprit d’une grande finesse, des sentences renversantes, … Avec son regard sur le monde, son art de jongler avec les mots, les idées, les expressions, les impressions, les sentences, …, il apporte une certaine fraîcheur dans le monde de l’aphorisme. Même si chacun des chapitres de ce recueil commence par « L’illisible … », peut-être parce que « L’Illisible est le plus beau des mondes perdus », son propos reste toujours très clair et ses intentions particulièrement intelligibles. C’est un chapardeur, c’est lui qui le dit, « J’aime chaparder les mots des autres les éplucher pour en faire des chips »

Désabusé par notre société puérile, vénale et de moins en moins cultivée, il écrit des aphorismes courts, souvent très courts, mais tellement pleins d’esprit, « Tant de mots quand quelques-uns suffisent », dans lesquels l’ironie occupe une place privilégiée, comme cette sentence qui pourrait s’adresser aux écologistes en chambre qui se contentent de parler et d’écrire sans jamais agir: « La terre est verte comme une orange pourrie. »

Un brin désabusé, il laisse sourdre un filet de misogynie, « On n’a pas vraiment d’amis, / ce sont surtout nos amis qui en ont », même à l’endroit des poètes : « La poésie suffit, / inutile de fréquenter les poètes ». il en veut même à Dieu pour la façon dont il a créé l’homme, « Dieu peut tout, jusqu’à laisser l’homme croire n’importe quoi ». Il préfère la mort qui a conservé toute sa magie malgré tous les efforts que les hommes ont accomplis pour l’apprivoiser : « Mourir est resté magique, / personne ne connait encore le truc ».

J’ai aussi noté quelques mots d’esprit qui méritent bien qu’on les souligne : « N’ayez plus une minute à vous, / laissez le temps aux autres. », « Un livre ne trompe que celui qui l’écrit. », « Soyez malin, investissez dans l’illisible. » J’ai gardé cette petite expression pour la fin, avec elle l’auteur a peut-être voulu inciter le lecteur à pousser le bouchon un peu plus loin, le bouchon de la différence celui qu’on observe pour voir si son pêche toujours dans les bonnes eaux en étant sûr « … d’aller encore braver les vagues et le large » contre les vents et marées des préjugés et de la pensée commune.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

*

En avant, marge !

Patrick Henin

Cactus Inébranlable Editions

Je me souviens d’avoir déjà lu un précédent recueil de Patrick Henin, « Une pellicule Sur la tête d’un pauvre type », l’éditeur y écrivait qu’il « ne sait pas grand-chose de cet auteur de « bonne rumeur » faute d’être de « bonne réputation ».  Aujourd’hui, après ma deuxième lecture, je n’en sais pas plus même si ses textes révèlent certains aspects de sa personnalité : sa grande culture, son esprit vif, acéré, d’une grande finesse. Je peux aussi déduire de cette lecture que cet auteur n’est pas un débutant, il a suffisamment vécu pour accumuler avec lucidité une certaine dose d’aigreur à l’endroit de ses contemporains, il les voit à l’œuvre probablement depuis un temps suffisant déjà pour juger leur comportement et leurs errements. Cette fois, son éditeur monte encore le curseur d’un cran, il écrit dans son portrait de cet homme sans visage : « Son éditeur le tient pour un des meilleurs auteurs belges d’aphorismes (encore) vivants… »

J’ai beaucoup apprécié la préface de l’auteur dans laquelle il donne quelques éclairages sur ce qu’est, pour lui, un bon aphorisme. Je ne veux pas tout recopier ici, je préfère vous laisser le plaisir de le découvrir vous-même dans le texte. Je citerai seulement ce petit passage que j’ai trouvé plein de poésie :

« L’aphorisme s’écrit au pinceau d’un battement de paupières. Il est à la littérature ce que l’instant est au temps… ».

Comme dans le précédent recueil, la bêtise humaine est évidemment le premier thème que l’auteur évoque, il s’étonne que nous résumions toute la vie à des chiffres, des pourcentages, des ratios, des équations et qu’on oublie que le monde est aussi fait d’émotions, de sensations, d’impressions, de sentiments, d’idées, de pensées, … Il évoque la technologie qui dévore l’humanité :

« De la puce du rat à la puce électronique, les pestes demeurent mais elles mutent. »

« Il n’y a plus rien à dire,

Les chiffres ont eu le dernier mot. »

Il nous rappelle aussi que la terre n’est pas une ressource inépuisable :

« Prenons garde ! Notre planète ne pourra bientôt plus payer son loyer en espèces. »

Et nous assène quelques vérités que nous semblons avoir oubliées et qui pourraient, cependant, conditionner l’avenir de nos descendants :

« Le genre humain mourra d’une rafale de certitudes. »

« Les hommes ont été créés pour rendre le monde invraisemblable. »

« La tranche de pain sec du pauvre retombe toujours du bon côté. »

Cela étant dit, il évoque aussi sa manière de travailler :

« Je n’ai pas de style, je mets seulement les mots dans mon désordre. » Mais nous savons bien que certains désordres sont plus brillants et productifs que bien des ordres organisés jusqu’à en être nocifs.

Je terminerai mon commentaire avec ces deux aphorismes dont j’essaierai de faire le meilleur usage :

« Laissez tomber le prêt à porter, et habillez votre cerveau sur mesure, svp ! » avant qu’il ne soit trop tard car « Vieillir c’est quand on commence à avoir de la fuite dans les idées, … »

PS : je n’oublierai pas les illustrations de MIRIS qui s’accordent si bien avec l’ambiance du texte.

Le recueil sur le site du Cactus

*

La Bonne vie

Jean-Pierre Otte

Cactus Inébranlable Editions

Ce recueil a été pour moi la première occasion de croiser la plume de Jean-Pierre Otte, écrivain et peintre encyclopédiques au talent protéiforme. Son champ de connaissance est vaste, il va de la mythologie cosmogonique au plaisir d’exister en passant par les rituels amoureux du monde animal sans omettre les aventures de la vie personnelle… toutes les facettes de ce talent se retrouvent dans ce recueil qui lui-même a sa propre histoire.

Dans un propos introductif, l’auteur nous informe que ce recueil n’existerait pas si, au cours de l’hiver 2008, Sergueï, un jeune russe originaire de Crimée alors hébergé chez lui, ne s’était pas pris d’amitié pour ses premiers livres, recopiant sur un petit cahier des phrases et des passages sous le titre « La Bonne vie ». Avant de rejoindre son pays, le jeune Russe a remis une copie de ce cahier à l’auteur qui a jugé opportun de publier, en forme d’hommage à ce travail de tri, la sélection d’aphorismes qu’il a ainsi faite.

Ce recueil comporte plutôt des réflexions que, comme très souvent, des formules courtes et percutantes même si l’auteur a fait un travail très important sur les mots et la précision de leur choix. C’est un condensé d’observations, de constatations, de déductions, de pensées, de proposition, de critiques, …, sur plusieurs des nombreux sujets qu’embrasse la vaste culture de l’auteur.

J’en ai noté quelques-unes à titre d’exemple parmi celles qui évoquent des sujets récurrents dans le recueil :

Le monde, sa dégradation, la terre, le pays, la marche à travers le pays, …

« Nous existons dans quelque chose qui n’existe que par nous. »

La vie, son sens …

« Ayons plutôt foi en l’évolution, en ses innovations et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes, nous laissant intérieurement en stagnation depuis des lustres. »

La pensée

« L’idée la plus géniale n’a aucune valeur si elle ne peut être contredite. »

L’écriture

« La gageure de l’écrivain de la liaison ou de l’exil, c’est de réussir, à force de travail et de talent, à transformer progressivement le miroir qui le réfléchit en une fenêtre ouverte sur les temps présents. »

La société

« On ne se refait en définitive que sur la défaite, on ne se recrée que sur la carence, le désastre ou l’avarie. »

Le couple

« Le coup de foudre, c’est reconnaître l’autre avant de le connaître. »

J’adopterais volontiers toute la philosophie contenue dans la quasi-totalité des pensées qui figurent dans ce recueil, tant elles m’ont semblé emplies de sagesse, de bon sens, de détermination et de clairvoyance, …

L’ouvrage sur le site du Cactus

Jean-Philippe QUERTON présente sa maison d’édition

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