PROSES SOUFFLÉES (41-60) / Éric ALLARD


41.

Choisissant l’eau plutôt que le vent, la vague plutôt que l’arbre, le poisson de ta langue a avalé mes mots. Préférant l’air plutôt que la terre, la montagne aux gouffres, les papillons de tes yeux ont nourri mes regards en mal d’élévation. Et j’ai mangé la crème de tes prunelles avec la cuillère à ramasser les éclats de lumière.


42.

Derrière la pluie, le vent cherche ton souffle dans les bras du jour où les feuilles se trouvent. Parce que la tombée du soir rappelle l’éclosion des lumières, je pleure quand le soleil m’arrache à l’ombre. Prendre à contresens l’allée des haleines. Apprendre à respirer.


43.

Ta voix empêchée par le vent s’est déposée en pointillés sur la crête du temps. Par le rêve et le poème des fragments franchissent le mur du passé. Chaque matin, sur les rives de mes nuits, j’en récolte les débris.


44.

Dans la solitude encombrant les ombres, je marchais vers le soleil, me retenant aux plis du passé. Tant de vent chahutait les feuilles que je reculai l’heure de la prière. Quand ta main sortit de terre, je tendis l’oreille aux cris des passereaux.


45.

La peau du rêve fonce ou s’éclaircit suivant les frasques de la lune et le rythme de l’insomnie, selon que tu m’aimes ou me trahis. Marchant sans fin jusqu’à l’aube mon oeil encore valide a touché le fond du regard avant d’apprendre à contempler les confins.


46.

S’arracher à la langue pour fuir l’enfer du dire. Taire jusqu’à la douleur la douceur de tes lèvres. Mais tenir. Hausser le son des nuits pour abaisser les songes. Faire jusqu’aux pleurs le mur du silence. Mais te retenir.


47.

En voulant saisir le monde du sensible, il ne s’abîma pas seulement la main, la mer, l’orange et la frange du tapis d’Orient. Il perdit la joie de vivre, le temps et la voix, la face et les os mais aussi, et ce ne fut point là sa moindre peine, le plaisir de correspondre en tout point avec la ligne élancée d’une étoile.


48.


Le silence montait la garde, masqué, devant le palais du bruit. Pas question qu’une grande marque de chaussons voie qu’il chaussait pendant son travail à la mosquée des savates de rabbin !


49.


Caresser la soie du soleil ne dispense pas d’occulter le souvenir des douleurs quand, au jour finissant, le verbe peine à s’accorder à la grammaire des lumières. Marcher droit sur le fil de l’heure devient un devoir de funambule. Téter les mamelles du soir et fustiger l’aube, un tourment à proscrire.


50.

Dormir les poings serrés sur son rêve. Puis frapper au coeur du cosmos sans fléchir. Respecter les pauses de nuit jusqu’au brisement du miroir qui fera exploser en mille fragments la victoire de l’aube.


51.

Sous ta peau, les étoiles dansent à reculons et je ne sais où j’ai mis les pieds quand tu as souffert du foie. Inutile de dire que ton admission à l’hôpital de la joie m’a mis en fureur : j’avais encore tant de choses tristes à t’apprendre avant que tu te mettes ainsi à rire.


52.

De tous les coins de la Terre, je t’appelle mais la Terre est ronde et tu as émigré sur une planète plane. J’explore mes derniers mythes, aucune histoire ne convient à notre idylle. Heureusement la vie peine à reprendre son cours normal et les oiseaux n’ont plus la même voix, celle par laquelle tu m’appelais à tremper tes plumes dans le sang.


53.

Relisant sur tes lèvres l’histoire de nos baisers, je me remémore le livre de nos caresses. Mythe ou réalité? Je ne quitte pas la page des souvenirs. Je mords dans le passé pour faire rejaillir dans mon palais des glaces le jus d’un temps où je me mirais dans ton regard.


54.

Le soleil tape sur le clou de la pensée et le mur se lézarde. À travers ses failles je vois le ciel rouge. Avant que la nuit vienne je martèle le nom d’un rêve sur une planche à repenser l’art de travailler la lumière.


55.

À livrer les livres aux chiens, tu regretteras tes pages ingrates, les coups de pied aux vers et mes poèmes enragés. À t’élever contre les outrages faits au verbe, tu aboieras sans fin à la lune. À hanter les rues de l’enfance, tu tomberas un soir sur le fantôme de ma joie.


56.

Aucune loi ne t’autorise à me parler sur cette tombe. Mon silence est inviolable et si tu ne respectes pas ma bulle proxémique, je renverrai tes paroles au vent funeste. Je me tairai à distance.


57.

Au-dessus du marché je vole au ciel des étals, des étendues. Marchands des quatre saisons et camelots bavards me regardent, médusés. Je leur jette des lettres d’ailes et du pain de mot pour se sustenter en attendant que la colère retombe.


58.

Dans la chambre un point d’oreiller pend sur la ligne des draps. Nul ne ressemble plus au rêve qu’une nuit tendue vers l’azur. À demeurer sous l’édredon la flamme du jour s’éteint avant la sortie des étoiles.


59.

La pluie s’achève et je lèche sur le pavé les gouttes de pluie tombées de ton corps. Mon parapluie servira à me prémunir des rafales de souvenirs. Si je plie l’échine, c’est pour supporter jusqu’à l’arc-en-ciel le poids de tes baisers mouillés.


60.

Arracher le mauvais verbe à la racine de la langue et bâillonner les mots par la force du geste. Écraser un silence sous le talon du songe. Seul a vocation à durer dans la nuit des masques le cri étouffé.


Illustration du post : Onirique de Christel Bouchat

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