MÉMOIRES (I) de SAINT-SIMON / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

S’agissant de mes goûts et de mon plaisir à revenir périodiquement à ce que j’aime le plus, Saint-Simon est à la littérature ce que Bach est à la musique : une oasis  où je me retrempe et retrouve à neuf toutes mes facultés d’émerveillement. Bien que je possède  l’édition complète de la Pléiade, je suis parti cette année en vacances en emportant le premier volume du choix de textes établi pour la collection Folio, par Yves Coirault, lui-même maître d’œuvre de l’édition de la Pléiade. J’avais envie de me plonger dans cette anthologie qui traîne depuis longtemps dans ma bibliothèque, tout comme je prends plaisir, de temps à autre, à écouter les extraits d’un opéra favori. Ce volume s’ouvre en outre sur une préface de Coirault, fort instructive, comme tout ce qu’il a écrit sur l’auteur qui fut la passion de sa vie.

 

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On retrouve avec délice mais en condensé, la scène versaillaise et son incomparable défilé de caractères, de visages, d’intrigues et de cabales, de « sueurs employées à l’avancement des fortunes », de haines et de mauvais offices. Une véritable ménagerie de bêtes apprivoisées qui, comme l’écrit férocement Julien Green , « tremble sous l’œil du vieux dompteur à perruque ».

Le vieux monarque infatué de son autorité et qui, pourtant, cède si aisément aux cabales de toutes sortes, ne sort pas indemne de l’aventure. Surtout, bien avant beaucoup d’autres, Saint-Simon ne craint pas de fustiger la honte que furent la persécution des Jansénistes et la révocation de l’Edit de Nantes, toutes deux l’œuvre d’un Roi aux mœurs dissolues et de la dernière ignorance en matière de religion, qui, devenu dévot sur le tard, voulut se sauver. S’étant flatté toute sa vie, nous dit Saint-Simon, de faire pénitence sur le dos d’autrui, il se reput de le faire sur celui des huguenots et des jansénistes »

Au fil des pages, une foule de personnages s’agitent devant nos yeux : le style claque, les couleurs sont franches et un fort contraste donne aux caractères un tour souvent paradoxal. Des qualités manifestes voisinent avec des petitesses sans nom ; un abord aisé et agréable est souvent prémédité et cache des desseins d’avancement, de carrière et de faveur. Un portrait esquissé d‘abord dans la louange se dégrade rapidement en traits noirs et grimaçants. Ainsi Mme de Blanzac : « On ne pouvait avoir plus d’esprit, plus d’intrigue, plus de douceur, d’insinuation, de tour et de grâce dans l’esprit, une plaisanterie plus fine et plus salée, ni être plus maîtresse de son langage pour le mesurer à ceux avec qui elle était. C’était en même temps de tous les esprits le plus méchant, le plus noir, le plus dangereux, le plus artificieux, d’une fausseté parfaite, à qui les histoires entières coulaient de source avec un air de vérité  et de simplicité qui était prêt à persuader ceux même qui savaient, à n’en pouvoir douter, qu’il n’y avait pas un mot de vrai ». Nulle part ailleurs que chez Saint-Simon on ne perçoit de manière aussi sensible ce qu’il entre d’art – et donc d’artifice – dans l’entregent et les bonnes manières, habits agréables à la vue et au toucher qui mettent en valeur le meilleur mais peuvent aussi travestir le pire.

Quelle vie pour le Duc de Saint-Simon, chroniqueur du Roi-Soleil ?
Jean-Baptiste Van Loo, Portrait de Saint-Simon (1728, détail),

Certaines anecdotes inspirent la réflexion. Ainsi l’un des fils de Saint-Simon, le marquis de Ruffec était victime d’une imposture. Pour être bien reçu et avoir de l’argent, un quidam avait pris le nom du marquis de Ruffec et courait le pays, fréquentant les assemblées les plus choisies. Il fut arrêté chez d’Adoncourt, commandant de la ville de Bayonne, qui lors d’un banquet, le vit prendre des olives avec une fourchette et le démasqua. Un homme de son rang aurait en effet dû savoir qu’on prenait une olive avec une cuillère et non une fourchette. Ce petit fait montre à quel point l’éducation et les bonnes manières constituent autant et souvent davantage un savoir discriminant qu’un savoir vivre.

D’autres fois, même les meilleurs déroutent par leurs médiocrités cachées. Mais ici, il s’agit plutôt  de la conception particulière que se fait Saint-Simon de l’être humain : une réelle humilité chrétienne nourrit son indulgence, voire même  une forme de tendresse pour ce « recoin d’homme », c’est-à-dire les défauts qui humanisent les plus accomplis d’entre nous, le reste d’humanité inséparable de l’homme. Sans doute Saint-Simon se souvient-il que Jacob boitait…

Mais le plus remarquable de toutes ces pages, c’est l’optique, le regard si particulier de Saint Simon auquel Coirault consacra, voici déjà bien des années, un merveilleux essai aujourd’hui épuisé. Le mémorialiste est en effet lui-même présent comme témoin (souvent mais pas toujours de première main) dans l’Histoire qu’il nous dévoile. En résulte une oblicité du regard et un cadrage qui compense son étroitesse par une exceptionnelle profondeur. Il scrute les personnages qui paraissent sur cette scène confinée, ôte leur masque et traverse  leur  âme.

Ce jeu du regard et la jouissance presque perverse qu’il procure est manifeste lors du lit de justice d’août 1718 qui consacre la réduction des bâtards au rang de leurs pairies mais plus encore à l’occasion de la mort du Grand Dauphin. Il surprend à cette occasion le manège de la Duchesse de Bourgogne qui n’a aucune raison de pleurer le fils aîné de Louis XIV (un  grand balourd à l’esprit épais et maladivement taiseux ; une espèce insolite de Saxe-Cobourg français) mais s’astreint à un devoir pressant de bienséance sentie : « Le fréquent moucher répondait aux cris du prince son beau-frère ; quelques armes amenées du spectacle, et souvent entretenues avec soin, fournissaient à l’art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage, et cependant, le coup d’œil fréquemment dérobé se promenait sur l’assistance et la contenance de chacun ». Saint-Simon sort de cet événement tragique comme d’un spectacle particulièrement réussi où « la promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avait cru de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en d’autres qu’on n’avait pensé, tout cet amas d’objets vifs et de choses si importantes, forme un plaisir à qui le sait prendre, qui, tout peu solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour ». On mesure à ce texte tout ce que Proust doit à Saint-Simon : lisant ces lignes, on ne peut que revoir en pensée le narrateur de La Recherche en route vers son « bal de têtes ».

Le livre sur le site de Folio

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