2021 – LECTURES ANTIVIRALES: NOIR, C’EST NOIR / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Voici deux romans bien noirs proposés par les Editions de l’Aube qui emporteront le lecteur dans des contrées fort lointaines : en Suède, pour suivre une dispute entre légistes cherchant à déterminer les causes de la mort d’une ancienne pasteure, puis dans le coin le plus perdu de Nouvelle-Zélande pour découvrir comment les survivants d’un mystérieux accident de la route ont pu vivre sans que personne n’obtienne la moindre nouvelle de leur existence.

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Autopsie pastorale

Frasse Mikardsson

L’Aube

Dans la petite ville suédoise de Sigtuna, entre Stockholm et Uppsala, une pasteure à la retraite est découverte morte baignant dans une mare de sang. La police ne constatant aucune blessure apparente sur la dépouille, elle décide de ne pas ouvrir d’enquête et de transférer celle-ci au service d’anatomopathologie chargé d’élucider les décès inexpliqués par mort non violente. Mais, un examen un peu plus poussé laisse entrevoir l’hypothèse d’une mort relevant du domaine de compétence de la médecine légale. Après bien des discussions, le corps est transporté dans ce service où il est autopsié par un jeune assistant français sous la houlette de son mentor, un médecin légiste hongrois particulièrement sourcilleux et pointilleux. Celui-ci demande des analyses complémentaires, jugées inutiles par son disciple, pour détecter l’éventuelle présence d’arsenic et de métaux lourds dans le corps de la victime.

L’arsenic et le plomb sont bien présents à forte dose dans le corps de la victime, de nouvelles hypothèses sont donc possibles. Assistés par un vieux praticien spécialiste de la médecine environnementale, par une pomologue, médecin en retraite elle aussi, et par quelques autres spécialistes des sciences environnementales et des métaux lourds, les deux légistes échafaudent des hypothèses toutes plus complexes et aléatoires les unes que les autres. Aucune ne donnent entière satisfaction, toutes contredisent un ou des détails constatés lors de l’analyse. Le mystère semble s’épaissir au fur et à mesure que l’enquête progresse.

Dans ce roman, j’ai eu l’impression que l’auteur ne cherchait pas essentiellement à trouver une solution particulièrement astucieuse à son intrigue, j’ai plus eu le sentiment qu’il cherchait à expliquer comment la victime est décédée en construisant une enquête menée par deux légistes férues de chimie et plus particulièrement de la chimie de l’arsenic et des métaux lourds. La partie de l’enquête consacrée à l’action de ces éléments est très détaillée, elle s’appuie sur des analyses et des connaissances extrêmement pointues. Les légistes et ceux qui les assistent s’affrontent sur la base d’arguments faisant appel à des notions chimiques très précises et très élaborées.

Ce texte ne concerne pas seulement la chimie et les méfaits de l’arsenic et des métaux lourds dans l’environnement en Suède, l’auteur a aussi dressé un portrait de la société suédoise en mettant en évidence ce qui pourrait éventuellement contraster avec celle de la France : une plus grande ouverture aux étrangers dans l’accès aux responsabilités dans l’administration, une plus grande place réservée aux femmes dans la hiérarchie administrative, y compris la police, des différences notoires dans l’organisation des divers services concernés par cette enquête. Il dépeint aussi les Suédois par opposition aux Français en illustrant les différences à travers cette citation : « … si on voulait conserver son emploi dans un pays où l’évitement du conflit était poussé jusqu’à l’absurde et où la moindre remarque était prise comme une attaque personnelle insupportable ». Les Suédois ont un tempérament bien trempé, ils sont très respectueux des lois et règlements mais ils sont susceptibles et délicats dans leurs rapports sociaux. Peut-être que les Français sont moins respectueux des contraintes administratives et de leur prochains… ?

Un roman plus social et scientifique que policier, une intrigue plus touffue que logique, l’enquête ne progresse pas en éliminant les hypothèses unes après les autres mais plutôt en les additionnant et un auteur qui connait bien la Suède et la France, la Suède pour en être ressortissant, la France pour y vivre. Le meilleur compromis pour sous-entendre certaines comparaisons entre les deux pays.

Le roman sur le site de l’éditeur

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Une falaise au bout du monde

Carl Nixon

L’Aube

Le 4 avril 1978, John Chamberlain conduit sa famille pour une visite touristique dans la région la plus sauvage de Nouvelle-Zélande, la West Coast de l’île du sud. Il est en retard, la nuit tombe, la pluie aussi, la route est très dangereuse, la voiture dérape sur une large flaque d’eau, dévale le ravin avant de plongée dans les gorges d’une rivière en crue. La famille est portée disparue : John, sa femme Julia, leurs enfants Katherine, Maurice, Tommy et la petite dernière Emma, aucune trace n’est visible depuis la route, personne ne soupçonnera cet accident. Arrivé directement de Londres pour prendre un nouvel emploi à Wellington, personne n’attend John avant plusieurs jours. En novembre 2010, Suzanne, la sœur de Julia, apprend que des ossements appartenant à Maurice ont été retrouvés au pied d’une falaise bordant la Mer de Tasman. Ces reliques montrent qu’il aurait vécu plusieurs années après l’accident.

Dans un texte très construit, constitué de scènes comme des pièces de puzzle que le lecteur assemble pour découvrir l’aventure de la famille Chamberlain ou du moins de ce qu’il en reste, Carl Nixon raconte l’histoire des trois plus grands enfants qui ont survécu à l’accident, parallèlement aux démarches entreprises par Suzanne pour savoir ce qui est advenu de la famille de sa sœur. Les trois aînés ont survécu à l’accident, ils ont été recueillis par un homme rustre et brutal, seul habitant d’un minuscule hameau avec une vieille femme tout aussi fruste. Ils vivent dans une autarcie presque parfaite dans laquelle ils veulent inclure les enfants en les faisant travailler durement sans leur laisser la possibilité de chercher une issue à leur situation. Ils n’ont plus que le choix d’accepter leur sort en se fondant définitivement dans la vie de la vallée avec les deux rustres ou tenter une évasion périlleuse aux risques de leur vie.

Dans ce roman noir, Carl Nixon évoque une région particulièrement sauvage et bien peu connue de la Nouvelle-Zélande, une région propice à ceux qui voudraient essayer de vivre en totale autarcie et en parfaite harmonie avec la nature comme certains le prône actuellement. Mais, aussi une région très accueillante pour ceux qui auraient un passé à faire oublier ou des frasques à dissimuler. Les infrastructures y sont très sommaires et les habitants plutôt sauvages, seuls des touriste avides de sensations fortes s’aventurent dans cette région. Suzanne y fera plusieurs expéditions et une enquête très sérieuse.

Le nœud de ce roman réside dans le dilemme qui s’impose aux enfants : le retour définitif à la nature avec deux êtres frustes mais simples avec leurs vices, leurs secrets et leurs combines ou le retour à la civilisation en affrontant leurs geôliers et l’exubérance naturelle et géographique qui les encercle. In fine, un très bon roman, une belle histoire d’aventure comme personne ne soupçonne qu’il peut encore en exister et un dilemme qui peut faire réfléchir tous ceux qui rêve d’un retour définitif et absolu à la nature première. La construction de l’intrigue est particulièrement efficace et agréable pour le lecteur, elle permet de faire avancer le récit sans aucune longueur et sans, non plus, sombrer dans les traditionnelles scènes d’horreur à rallonge, plus souvent pathétiques et grotesques qu’épouvantables.

Le roman sur le site de l’éditeur

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