2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : LA FICTION SELON M.E.O. / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Gérard ADAM à la tête de M.E.O. (Mode Est Ouest pour évoquer une relation ancienne entre l’Europe de l’ouest et les Balkans) sélectionne des fictions passionnantes qui promènent les lecteurs sur l’ensemble de la planète : Paul VANDERSTAPPEN transporte ses lecteurs entre la Belgique et le Chili, Jasna SAMIC entraîne les siens en Bosnie dans des époques agitées et Carino BUCCIARELLI les emmène encore plus loin dans des mondes parallèles où personne ne semble encore être allé. En lisant ces histoires vous voyagerez même en temps de confinement.

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El curandero

Paul Vanderstappen

M.E.O.

La malédiction des mots

Au Chili, Pablo un Belge marié à une Chilienne, a assisté au transfert des cendres de son amie Gloria décédée beaucoup trop jeune. Il était l’un des témoins de son mariage. De retour en Belgique, il voudrait écrire sa vie pour lui rendre hommage, mais il n’y arrive pas, les mots se défilent comme s’ils étaient bloqués derrière une lourde porte restant obstinément coincée par une pierre aussi pesante que celle qui lui écrase l’estomac. Il consulte un psychologue qui essaie de le sortir de l’ornière le ramenant sans cesse vers ses chers disparus, trop tôt eux aussi comme s’il l’avait abandonné. Le praticien lui demande de faire revivre ses morts pour qu’il puisse évacuer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement et le paralysent devant sa page blanche. « Ne pensez-vous pas qu’il serait-il pas temps de déterrer tous ces morts ? ».

En retrouvant le souvenir de ses morts, il fait son deuil et libère son esprit du poids qui le paralysait, il sait qu’il peut écrire son hommage mais il reçoit un mot de son psychologue lui dévoilant que sa thérapie n’est pas complète. « Vos aventures au Chili ne sont pas terminées : ce pays vous est redevable de quelque chose … ». Il doit boucler la boucle qu’il a ouverte à Vina del Mar quand il prenait des notes, sur le petit carnet qu’il a égaré, dans un café sous le regard de la caissière.

Là-bas, il retrouve la caissière, Luisa, et le petit carnet oublié, elle l’envoie vers Gabriel, le gardien du musée et de la mémoire de Pablo Neruda, qui lui fait comprendre comment retrouver la confiance en lui et l’art de domestiquer les mots. Il doit devenir El curandero, celui qui soigne. Il lui montre le chemin du maître : « … Je vois, peut-être cherchez-vous trop à les contrôler, à vouloir leur faire dire ce que vous n’arrivez pas à retrouver. Pablo Neruda expliquait qu’il faut laisser venir les mots ; simplement être là pour les accueillir… ». Avec Luisa, Gabriel et Pablo Neruda, il retrouve la confiance perdue depuis trop longtemps, devient le curandero de ses maux et il sait désormais qu’il peut écrire l’histoire de son amie Gloria.

Ce roman est écrit avec un grande justesse, on voit que l’auteur a exercé un métier en rapport avec les mots et le langage, il choisit les uns toujours avec une grand attention pour les glisser avec soin dans l’autre. Il mène son texte comme une véritable analyse psychologique, suivant son patient au fil des séances pour l’amener vers la résilience qui lui ouvrira les portes de l’écriture, le sortant du cruel dilemme dans lequel il était coincé : « Entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Je me sens piégé… ».

Quand Gabriel a ouvert les portes du musée dédié à Pablo Neruda, j’ai vu « Le facteur », employé éponyme du film dédié à Pablo Neruda alors qu’il était en exil en Italie et j’ai entendu cette musique que l’auteur semble énormément apprécier et que j’ai écouté des centaines de fois quand j’étais encore étudiant : « El condor pasa … ».

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

*

Chambre avec vue sur l’océan

Jasna Samic

M.E.O.

Chambre

Ce livre est le seul de la tétralogie que Jasna Samic a consacrée à Sarajevo, sa ville de cœur et d’origine, écrit en serbo-croate, avec cette traduction de Gérard Adam en collaboration avec l’auteure, il est désormais, comme les trois autres tomes, disponible en français. Cet opus est divisé en trois parties : la première écrite comme un « pendant » la guerre de Bosnie, la seconde comme un « avant » et la troisième comme un « après ». Quand la guerre éclate en Bosnie, Mira qui est un peu Jasna elle-même, se trouve à Paris où elle séjourne pour les nécessités de son métier de musicienne. Totalement démoralisée par le martyr infligé à Sarajevo, par les souffrances et les privations insupportables endurées par la population, notamment sa famille et ses amis, elle perd progressivement tout espoir en assistant au triste spectacle donné par ses compatriotes en exil à Paris. Ils sont tout autant désorganisés que les factions bosniennes sur le terrain, peut-être plus encore, division irréversible qui conduit à la haine et à la violence, aux règlement de comptes et aux manipulations.

Mira se démène dans la capitale française pour essayer de vivre de sa musique tout en apportant une aide précieuse à ceux restés au pays. Elle se rend rapidement compte que toutes les manifestations où elle est invitée ou convoquée ne servent qu’à faire valoir les intérêts de ceux qui les organisent. De même qu’elle constate bien vite que toutes les promesses qu’on lui fait ne sont que très rarement honorées. Elle ne supporte plus la condescendance de ceux qui font semblant de compatir au drame bosnien, elle ne supporte de plus de quémander sans cesse, elle ne supporte plus tous les profiteurs et manipulateurs qui l’entraînent dans des démarches dont ils sont les seuls à pouvoir espérer tirer un quelconque profit.

La passivité de ceux qui devraient être les alliés de son pays la démoralise, le déracinement lui pèse, la santé des siens restés au pays la mine, l’attitude de ses concitoyens la dégoûte, elle ne supporte même plus l’aigreur passive de son mari, son couple part à vau-l’eau, elle voudrait rentrer au pays où sa tante se meurt, mais c’est impossible. Alors, pour trouver une raison de vivre encore, elle se souvient de la saga familiale, comment ses aïeux ont construit une famille multiethnique, puisant dans des origines diverses et pratiquant, ou ne pratiquant pas, des religions différentes. Elle raconte comment chacun des membres de cette famille a parcouru le chemin, parfois douloureux, parfois plus joyeux, qui a conduit le Bosnie au cœur d’un conflit où trop de choses concourraient à construire un immense foyer de haine pour qu’un avenir paisible soit possible.

Et, quand les canons se sont tus, elle est rentrée au pays pour retrouver les siens mais tous n’étaient pas là, et ceux qui étaient toujours là n’étaient plus les mêmes, la terreur avait laissé des stigmates trop profonds pour être sans effets, des traumatismes inguérissables, des déchirures encore plus profondes que celles qui existaient avant. Les obus ne tombaient mais les rumeurs, les manipulations, les coups bas de tout ordre causaient encore plus de dégâts. Les projectiles frappaient aveuglément, les coups bas avec une plus grande précision. La Bosnie était devenue le champ de bataille d’affrontements de nombreux conflits internationaux, la chasse gardée de très nombreuses organisations plus ou moins mafieuses, la plaque tournante de tous les trafics possibles. Trop d’intérêts y sont encore en jeux pour qu’un jour les Bosniens espèrent retrouver la paix sous les frondaisons des forêts et terrasses de ce qui fut leur beau pays. La paix semble pire que la guerre, Mira a perdu espoir, les coups bas ne l’ont pas épargnée, Jasna non plus, Elle n’était pas là quand les Bosniens de tous les camps souffraient et mouraient, certains ne le lui pardonnent pas et d’autres utilisent cet argument pour rejeter ceux qui pourraient jouer un rôle dans le nouveau pays.

Aux confins des grands empires d’Orient et d’Occident, la Bosnie serait-elle condamnée à vivre perpétuellement dans la terreur, la haine et la violence.

Le livre sur le site de M.E.O.

*

Nous et les oiseaux

Carino Bucciarelli

M.E.O.

Nous et les oiseaux

Je me souviens d’avoir lu un précédent livre de Carino et d’avoir déjà rencontré cette façon qu’il a d’inventer des histoires insolites, fantastiques, impossibles, irréelles qui déstabilisent le lecteur, l’embarquent dans une dimension qu’il ne peut pas appréhender avec sa logique cartésienne. Après cette lecture, j’avais écrit : « Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée ». Dans ce nouveau roman, Carino égare sans cesse le lecteur en l’entraînant là où il y a toujours un Delatour, Stéphane ou Pierre, une Delatour qui se prénomme toujours Olga, ou des enfants Delatour, Gabriel et Irina. Mais chaque épisode de l’histoire est raconté par un narrateur différent qui rapporte une version différente des faits connus du lecteur ou une version non compatible avec ce que le lecteur sait déjà. Chaque personnage est multiple, chaque événement a plusieurs dimensions, plusieurs versions, plusieurs vérités …

Par une soirée d’hiver glaciale sur une autoroute difficilement praticable, Stéphane, ou Pierre, Delatour roule prudemment avec à bord de sa voiture sa femme Olga et ses enfants Irina et Gabriel quand il percute une pierre qui détruit sa roue avant droite. Tous les deux, ils ont oublié leur portable, le mari décide donc de rejoindre à pied la prochaine borne téléphonique sous le regard insistant d’une corneille qui le suit pendant un certain temps. Avant de rejoindre, la borne, il remarque, sur le bord de la route, un anorak rouge qui recouvre peut-être un corps. Il appelle une dépanneuse qui ne trouve pas sa voiture ni sa famille. Le chauffeur l’accompagne au commissariat où les policiers lui disent qu’il n’est qu’un affabulateur, il n’a ni voiture, ni famille… Alors commence la valse des Delatour sous le regard toujours aussi curieux de la corneille… Et l’anorak rouge revient lui aussi régulièrement dans le récit…, tout comme la conductrice de la petite voiture qui a tout vu… L’intrigue se complique, l’anorak rouge, fil rouge de cette histoire, pourrait indiquer qu’il y a eu un meurtre mais l’imbroglio est tel que le lecteur devra rester très attentif.

L’éditeur, sur la quatrième de couverture, indique qu’il s’agit d’un roman appartenant au genre du « réalisme fantastique », même si je ne fréquente pas assidûment ce genre littéraire, je partagerais volontiers cette opinion mais je voudrais ajouter que, pour ma part, il m’a fait penser à l’école des « illusionnistes », ceux qui, comme Georges Rodenbach, Villiers de L’Isle-Adam ou encore Robert-Louis Stevenson, dans « Le Dynamiteur » notamment, inventent une autre réalité pour donner corps à leurs histoires. Et, montrer ainsi qu’il n’y a pas une vérité unique, que la vérité peut-être perçue différemment selon la vision, l’intention, la faculté de restituer du lecteur. La vérité peut ainsi être quelque chose qu’on manipule, pas forcément toujours à des fins les plus louables.

Une histoire qui interroge sur un sujet qui lui aussi interroge beaucoup ! Un exercice littéraire sur le classique thème du double mais aussi un véritable essai sur le thème de la vérité.

Le livre sur le site de M.E.O.

Le site des Editions M.E.O.

Gérard ADAM présente les Editions M.E.O.

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