SAPIENS – UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’HUMANITÉ de YUVAL NOAH HARARI / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Dans ce livre polémique, phénomène éditorial de l’année 2015, Harari, historien israélien, se propose d’exposer – et de nous faire comprendre dans une langue simple et agréable – l’histoire de l’humanité et surtout le sens qu’elle peut dévoiler sur le très long terme.

Englobant histoire et préhistoire et faisant fi de toute approche événementielle, Harari nous livre sa vision de l’aventure humaine dont il tente de cerner la dynamique, d’en déceler les constantes et les moyens éventuels de l’influer. Ce faisant, Harari use de toutes les ressources savantes à sa disposition : l’histoire, les sciences économiques, la géographie humaine, l’anthropologie, la sociologie et un zeste de philosophie. Il sort de ce creuset syncrétique une œuvre qui, par endroit, suscite les railleries des spécialistes mais maintient tout au long de ses 500 pages l’intérêt du lecteur avide d’une vision à la fois originale, iconoclaste et parfois inquiétante de cette longue évolution qui, d’un charognard pas très doué a fait le prédateur le plus agressif de la planète.

A ses débuts, Sapiens est un chasseur-cueilleur mâtiné de charognard. Il vit, à la manière des actuels chimpanzés, par groupes de 20 à 50 individus. Voici 70.000 ans un fait majeur survient qu’ Harari baptise « révolution cognitive » : c’est l’apparition du langage articulé. Par sa souplesse, ce langage permet, en associant un nombre limité de sons et de signes, de formuler une infinité de phrases verbales ; il permet ainsi d’échanger – puis plus tard de stocker – un nombre grandissant d’informations sur le monde extérieur et très vite sur les membres du groupe humain lui-même. Moteur de connaissance au sens large, le langage articulé permet de renforcer la solidarité du groupe et d’en augmenter la taille critique. Par la boucle de rétroaction qu’il forme avec la pensée, l’irruption du langage articulé porte en germe tout le devenir de notre savoir et de notre destin.

Surtout, le langage articulé fait de Sapiens un animal social d’un type nouveau. D’autres animaux, on le sait, ont un comportement ou une structuration de type social. Cette structuration n’évolue cependant que de manière très lente, au rythme des changements génétiques. Par l’effet du langage et du renforcement des capacités réflexives dont il s’accompagne, Sapiens est en mesure de modifier son comportement et d’influer sur son milieu de manière autonome ; il s’affranchit de la génétique. Bien plus, le langage – et plus tard l’écriture – permet à Sapiens de parler de choses jamais vues, de créer des réalités imaginaires. Lorsque ces réalités imaginaires sont intersubjectives, elles acquièrent la dimension d’un mythe. C’est sur de tels mythes que des groupes de plus en plus nombreux vont développer leur coopération et s’agréger en sociétés. Sapiens est devenu un animal culturel qui par sa capacité fictionnelle a le pouvoir de fédérer un nombre d’individus de plus en plus grand. Revers de la médaille, en même temps qu’il conquiert de nouveaux pouvoirs, Sapiens alourdit son casier judiciaire : il a éliminé les autres hominidés (les hypothèses d’Harari sont toutefois contestées) et, partout où il est présent, de multiples autres espèces animales ont déjà disparu.

Il y a environ 10.000 ans, nouvelle rupture : c’est la révolution agricole qui s’installe un peu partout. C’est alors que Sapiens se met à consacrer la majeure partie de son temps et de ses efforts à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces végétales et animales. Son régime alimentaire se modifie et il se sédentarise. Sapiens n’y gagne pas grand-chose sur le plan individuel : sa vie devient plus difficile, les maladies plus fréquentes, la violence toujours aussi présente et souvent plus dévastatrice. Cette révolution marque pour Harari la « plus grande escroquerie de l’histoire ». Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le blé, c’est le blé qui a domestiqué l’homme. Rejoignant Dawkins (je vous conseille la lecture du Gêne égoïste) Harari s’exclame : « Mais alors, qu’est-ce que le blé a offert aux agriculteurs ? Sur le plan individuel, rien. C’est à l’espèce Homo sapiens qu’il a apporté quelque chose. La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle ». Les chasseurs-cueilleurs vivaient « bien » en petit nombre ; l’agriculture leur permet de survivre plus nombreux. Comme le rappelle déjà Dawkins, les lois de l’évolution n’ont que faire du bonheur : « La réussite d’une espèce dans l’évolution se mesure au nombre de copies de son ADN ».

La révolution agricole entraîne la concentration d’individus dans les premières villes puis les empires. Ces ensembles sont consolidés en de vastes réseaux de coopération maintenus par ces ordres imaginaires (car absents de toute réalité « naturelle »)  que sont les hiérarchies fondées sur les religions,  le droit et les normes sociales de toutes sortes. Le polythéisme se développe : un peu partout se noue une alliance entre une prêtrise qui dirige les consciences et une aristocratie prédatrice. Harari voit là une étape majeure qui n’est pas loin pour lui de s’identifier avec la chute que presque tous les mythes reprennent : Sapiens s’est arraché à l’animisme synonyme de symbiose intime avec la nature pour s’inscrire dans un monde hiérarchisé par les Dieux.
Hiérarchisation implique domination et contrôle : le développement des activités a pris une ampleur telle qu’elle risque d’échapper au contrôle de l’esprit. Cette « surcharge mémorielle »  est le moteur d’une innovation qui nous fait entrer dans l’histoire : l’apparition des chiffres, des signes, puis de l’écriture. Bien avant d’être l’instrument de la littérature et de la poésie, l’écriture sera la servante de la première bureaucratie de l’histoire. Comme le rappelle Bergounioux (Le style comme expérience), « l’écriture a à voir avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme primitive, l’esclavage dans les premiers empires de l’Antiquité ».

Si l’escargot de l’évolution commence à s’époumoner, une troisième révolution plus radicale l’attend encore vers l’an 1500 de notre ère : c’est la révolution scientifique. Sur ce plan l’hypothèse d’Harari est très originale : « La Révolution scientifique a été non pas une révolution de savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance. » La grande découverte qui l’a lancée a été que « les hommes ne connaissent pas les réponses à leurs questions les plus importantes ». Changement de taille puisque jusque-là les connaissances étaient strictement balisées par les Ecritures qu’elles ne pouvaient contredire sans risque. Symptomatique de cette révolution de l’ignorance est l’évolution des cartes du monde : sur les cartes du moyen-âge les régions inconnues ou peu familières étaient emplies de monstres ou de prodiges ; au tournant du XVIème siècle, elles sont figurées par des espaces libres, ouverts à l’exploration.
Cet aveu d’ignorance fut rapidement associé à l’idée que des découvertes scientifiques pouvaient nantir l’homme de pouvoirs nouveaux. L’idée de progrès – ignorée jusque là – se fait jour et avec elle, une nouvelle dynamique s’enclenche; nous changeons de paradigme : l’ère de la croissance technologique commence. Elle n’a plus fait que se renforcer, pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, pour Harari c’est cette conversion à la révolution de l’ignorance qui explique l’essor des grands pays européens jusque-là en retard sur d’autres civilisations.

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Yuval Noah Harari

Au terme de ces trois révolutions successives dont la dernière se poursuit, la question légitime est celle du sens de l’histoire. Quel est-il ?
Harari part de la notion de culture qui n’est pour lui rien d’autre que ce réseau d’instincts artificiels découlant des constructions imaginaires (mythes et fictions) soutenant un ordre social donné. Ces cultures ne sont pas immuables. Parcourue de tensions, de contradictions, d’incohérences, déchirée par des valeurs contradictoires, toute culture est animée d’une incessante dynamique qui la conduit à résoudre ses contradictions en se hissant à un niveau supérieur. Ce mouvement incessant a un sens : il marche vers toujours plus d’unité. A défaut d’être, à l’instar d’Harari, un mondialiste convaincu, on est néanmoins forcé de constater qu’en longue et moyenne période, au-delà des phases de recul ou de bifurcation, « le nombre d’univers séparés coexistant sur terre » n’a cessé de se réduire. Récemment, une émission de télévision était consacrée à la Belle époque. On y voyait des images de l’exposition universelle de 1900 : le puissant exotisme qui se dégageait de ce spectacle ne serait plus du tout le même aujourd’hui.

Partant de ce constat, Harari s’intéresse ensuite de manière très pertinente aux facteurs qui ont favorisé cette convergence des cultures vers l’unité. Il en voit trois. Ce sont trois « ordres imaginaires » potentiellement universels, ressortissant respectivement  aux domaines économiques, politiques et religieux à savoir : l’ordre monétaire, l’ordre impérial et l’ordre des religions universelles. On retrouve au passage ce qui me semble être l’idée force du livre : la suprématie progressive de Sapiens est un effet de sa capacité d’élaborer des fictions qui développent et renforcent les structures de coopération entre les hommes.

La monnaie a ceci de particulier qu’elle n’a de valeur que dans notre imagination. Elle n’est pas une réalité matérielle mais bien une construction psychologique intersubjective basée sur la confiance mutuelle. Elle possède, dirions-nous, un pouvoir démultiplicateur de confiance  basé sur la croyance partagée : si une personne adhère au système, les autres ont intérêt à faire de même et ainsi de suite. Elle repose sur deux principes : la convertibilité universelle et la confiance universelle (deux personnes peuvent toujours coopérer à n’importe quel projet). Ces principes ont permis à des millions d’inconnus de coopérer efficacement dans le commerce et l’industrie. Cet effet universalisant et facteur d’unité présente un côté pile : la confiance qui résidait dans les rapports entre personnes s’est reportée sur un signe monétaire, tout se réduisant progressivement aux lois de l’offre et de la demande.

L’ordre impérial dans lequel Harari voit un facteur décisif dans la marche vers l’unité est plus contestable. « Un empire, écrit Harari, présente deux caractéristiques essentielles : il règne sur un nombre significatif de peuples distincts ayant chacun une identité culturelle différente et un territoire séparé ; il joint à la flexibilité de ses frontières un appétit d’extension pratiquement illimité ».
Avec le courage de ses opinions mais aussi beaucoup de témérité, Harari tente de réhabiliter la notion d’empire en contestant les deux objections qui lui sont faites : ça ne marche pas et quand bien même cela fonctionnerait, il s’agit d’un odieux système d’asservissement.

La première objection est balayée avec beaucoup de légèreté : si l’empire ne fonctionnait pas, il n’aurait pas été la forme d’organisation politique la plus courante dans le monde depuis 2500 ans. C’est un peu court : comme pour la bêtise, le temps ne fait rien à l’affaire. Nombre d’empires se sont effondrés sur eux-mêmes, le dernier en date étant l’empire soviétique vicié en son cœur depuis le début.
La seconde objection est écartée au nom de la philosophie un brin cynique « du mal pour un bien ». « Peindre en noir tous les empires et désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine », les profits de conquêtes impériales  ayant aussi servi à financer la philosophie, les arts, la justice et la charité. On peut entendre cette logique de l’héritage ou à tout le moins lui accorder le bénéfice d’inventaire ; cela ne peut conduire à valider la démarche impériale comme  principe d’action dans le futur. Je l’avoue, Harari me semble ici se perdre dans les sables mondialistes. Une chose est de constater la nécessaire coopération entre les peuples face à des enjeux mondiaux comme le défi climatique, autre chose est de se résigner à la dilution progressive de toutes les cultures et la promotion d’un néo-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Dernier facteur d’unité, la religion. Dans une vision extrêmement « matérialiste», Harari distingue soigneusement la spiritualité de la religion, à tel point que l’on croit entendre en écho la célèbre répartie d’Ordrealphabetix « La mer ? Quel rapport entre la mer et mes poissons ? ». Pour Harari, la religion est un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en un ordre surhumain. Les ordres sociaux et les hiérarchies sont toujours fragiles, d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique de la religion a été « de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles » . Elle n’est rien d’autre qu’un ordre imaginaire à ce point  intersubjectif qu’il est tentant (pour les croyants) de lui attribuer une qualité objective. Cette objectivité lui permet de chapeauter tous les autres ordres imaginaires en les légitimant. Cette vision – qui hérisse le poil de nombreux commentateurs  – éclaire d’un jour nouveau la longue alliance – du moins dans le monde catholique – entre le clergé et une aristocratie prédatrice. Constatant l’intolérance qui a longtemps accompagné les principales religions monothéistes, Harari en vient à regretter l’animisme, le polythéisme et même l’idolâtrie. S’il est exact que les empires polythéistes admettaient plus facilement que leurs successeurs monothéistes la coexistence de courants religieux différentiés, c’est oublier un peu vite la pratique (très variable) du sacrifice humain pratiqué par ces les polythéistes et idolâtres de tout poil.

Ces trois cents dernières années, les religions théistes n’ont cessé de perdre de l’importance. Harari estime qu’elles ont été en partie supplantées au cours de cette période par des religions séculaires  « de la loi naturelle » (que Harari appelle aussi « religions humanistes ») comme le libéralisme, le communisme, le capitalisme et le nazisme. Dans cette vision, il n’y a pas lieu de distinguer idéologie et religion : l’un et l’autre sont un système de valeurs humaines se fondant sur une croyance en un ordre surhumain. S’il est choquant de mettre dans le même sac communisme, libéralisme et nazisme, Harari s’en défend par avance : il étudie les structures agissantes sur une longue période. L’histoire n’est pas affaire de morale.

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui et où allons-nous ?
L’humanisme évolutionniste reprend du poil de la bête sous la forme de son dernier avatar, le transhumanisme. Pendant ce temps, entre les valeurs de l’humanisme libéral et les dernières découvertes des sciences de la vie, s’ouvre un gouffre de plus en plus large, le libre arbitre étant concurrencé par le jeu subtil des hormones, des gènes et des synapses. La modernité a brouillé notre horizon en jetant aux vents les vérités révélées qui nous guidaient. Un empire économique mondial se met progressivement en place, les richesses s’accroissent  (avec de somptueuses inégalités) mais l’homme n’est pas plus heureux. Une angoisse le tenaille : celle du sens de son action.

Harari se garde de prophétiser (il le fait semble-t-il plus volontiers dans son ouvrage suivant) mais une chose lui paraît certaine : nous ne pouvons revenir en arrière. La seule chose que nous puissions faire  « c’est influencer la direction que nous prenons. (…) Mais puisque nous pourrions bien être sous peu capables de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir » mais « Que voulons-nous vouloir ? »» Une question dit-il, qui donne le frisson. En effet…

On sort de ce livre, à la fois dense et copieux, avec une vision un brin schizophrénique du monde : un optimisme économique fondé sur les bienfaits supposés (mais contestables) de la mondialisation et une profonde angoisse anthropologique face au basculement possible vers une cyber humanité. Le message du livre semble être : « Voilà ce vers quoi nous allons, si cela ne vous plaît pas, freinez et braquez si vous pouvez, mais sachez qu’il est impossible de vous arrêter ». On peut juste espérer que la collision ne sera pas mortelle. Pas très encourageant…

Le livre sur le site d’Albin Michel

Le site de Yuval Noah Harari

 

 

 

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