ADOLPHE NYSENHOLC analyse les 12 MEILLEURS FILMS classés en 1958 – 7/ LA MÈRE de V. POUDOVKINE

7.

Matb (La Mère, 1926)

de

Vsevolod Poudovkine

Œdipe rouge

par

Adolphe Nysenholc

La Mère - Vsevolod Poudovkine - DVD Zone 2 - Achat & prix | fnac

En 1925, le Parti veut célébrer les révoltes de 1905. 5 projets sont retenus, dont deux seront classés dans le palmarès de Bruxelles. Poudovkine, s’opposant à Eisenstein, reviendra à un scénario dramatique : il adaptera l’œuvre éponyme de Gorki, écrivain adulé par le régime, comme Stroheim porta à l’écran le roman qui l’a fasciné de Frank Norris. Le cinéaste américain fait une critique acerbe du système capitaliste à travers de pauvres petits-bourgeois qui vont s’entretuer dans une adoration aveugle du veau d’or, et le réalisateur soviétique chante à travers une famille martyre la montée des forces révolutionnaires contre l’exploitation des travailleurs au profit des puissances d’argent. Poudovkine incarne les factions sociales en présence dans des personnages au caractère bien campé. Pour éviter qu’ils ne représentent des allégories abstraites, il les révèle dans leur vérité psychologique individuelle.

Il y a le père, le fils et la mère. Le roman familial reflète un conflit historique. C’est Œdipe chez les prolétaires. Le père, ivrogne, est recruté par les Cent Noirs (l’extrême droite russe), pour casser une grève dans une industrie, où il découvre son fils qui distribue des tracts. Il le poursuit furieux à travers l’installation industrielle et est tué d’une balle tirée accidentellement par un ami du fils qui fuyait aussi la répression. La mère endeuillée, qui était battue par son mari, est accablée. Le fils engagé à gauche chez les Rouges voit venir chez lui la soldatesque pour une perquisition. Et est arrêté. Il avait caché des armes pour la bonne cause et l’officier avait promis sa liberté s’il avouait. La mère qui sait où ils se trouvent croit sauver son garçon en les livrant. Mais, la parole ne fut pas respectée et le fils se retrouve condamné. La mère, veuve d’un homme ami de ces individus sans foi ni loi, rejoint les militants qui luttent contre l’injustice générale. Le fils évadé de la prison, traverse le fleuve qui dégèle, et retrouve sur l’autre rive, la manifestation protestataire des ouvriers et des paysans, à la tête de laquelle se trouve sa mère, qui, drapeau rouge en main, affrontant la charge meurtrière des cosaques, mourra debout, dans la filiation de la Marianne de 1789, en Mère de la Révolution. Poudovkine donne avec le dégel du fleuve ici, et l’ouragan dans Tempête sur l’Asie, les métaphores de la Révolution qui emporte tout sur son passage jusqu’au triomphe final, aussi puissantes que celle du cuirassé Potemkine, coulé dans l’acier.

Vu son option narrative, Poudovkine doit recourir lui à des acteurs confirmés, capables d’exprimer le ressenti des personnages, notamment en gros-plans. Certes, il doit désapprendre aux comédiens de théâtre de jouer, car au cinéma il faut être. Et pour cela, il recourt à la méthode de Stanislavski, qui va féconder aussi Hollywood et encore longtemps après à travers l’Actors Studio (où passent les Marlon Brando, James Dean, Marilyn Monroe…) Si le thème de la grève réprimée fut ancré dans l’épisode moderne yankee d’Intolérance, on voit comment en revanche l’art d’interpréter aux Etats-Unis va s’inspirer en grande partie de la Mère.

Certes, Chaplin recourait déjà à son vécu profond, archaïque, pour trouver le geste juste dans les situations où il engageait son personnage de man-child. Mais tout le monde n’avait pas la plasticité mimique du visage et du corps pour se montrer aussi naturellement expressif, et surtout dans le drame, quoiqu’en Charlot, dans le Kid, où on lui enlève cruellement le gosse, il pouvait avoir un masque tragique.

On oppose le plus souvent Eisenstein à Poudovkine, comme un cri au chant. Or, tous deux sont lyriques et épiques, à leur manière. De fait, il y a entre eux un fil rouge. La Grève est déjà le titre thématique du premier long métrage d’Eisenstein. L’aube calme sur le plan d’eau qui fume dans La Mère est équivalent à l’aurore de la veillée funèbre dans la brume du port du Potemkine. Les couloirs à balustrades des étages de la prison vus en plongée où fuient les prisonniers déchaînés font penser aux passerelles du bâtiment Potemkine parcourues par les matelots mutins avec la même effervescence. L’usine et ses lignes se profilent comme les cordages du navire. Et chacun, conscient de l’importance du montage, a mis au point une méthode personnelle, souvent avec des plans courts, l’un pour montrer les actes sous leurs facettes contradictoires, dialectiques, l’autre pour souligner la confrontation des protagonistes en des oppositions fortes à l’instar d’une tragédie théâtrale, obtenues par des plans mesurés comme des mètres dans la versification d’un poème : « le père regarde : 1 m de pellicule, la mère regarde : 1 m de pellicule » (cf. la liste de montage). C’est réglé comme du papier à musique. Mais, chez l’un, il y a comme une fugue, une montée par paliers, jusqu’à l’apothéose en point d’orgue ; chez l’autre on a une coulée temporelle en basse continue, plus fluide que dans Greed, et qui se résout naturellement dans l’écoulement du fleuve en contrepoint du flot des gens qui défilent sur sa berge. Le fondu enchaîné entre les séquences privilégiées par Poudovkine y contribue. En tout cas, la même foi les anime. Et Eisenstein, avec Yvan le Terrible, finira plutôt poudovkien.

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Poudovkine a adapté Gorki avec le scénariste Zarki en donnant plus de présence au père, de manière à mettre davantage en lumière la figure de la mère, qui meurt dans son sang comme accouchant la Révolution. Son icône enveloppée du drapeau aux couleurs de la Commune a fait rêver tout un siècle.

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Les civilisations sont mortelles. Et aussi les régimes. Ne demeurent de l’empire soviétique que ses grandes œuvres, symphonies, livres, films, comme monuments en péril.

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