VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE (37/100) – MADAME DE… un drame de MAX OPHÜLS (1953) par Ciné-Phil RW

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

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(37/100) Madame de…,

un drame de Max Ophüls, France, 1953, 1h40.

Un article de Ciné-Phil RW.

Les pérégrinations en boucle d’une paire de… boucles pour un bijou absolu du cinéma littéraire à la française.

Classé 30e du Top 100 des Cahiers du cinéma.

Le pitch ?

Vers 1900, à Paris, Louise, une coquette de la haute société, se trouve pressée par des dettes (jeu ? dépenses inconsidérées ?). Plutôt que d’avouer à son époux André, un général, elle sollicite l’aide discrète du bijoutier auquel ce dernier avait eu jadis recours et lui revend ses sublimes boucles d’oreilles. Pour justifier la disparition, elle feint les avoir perdues lors d’une soirée à l’Opéra.

On aurait pu en rester là mais André prend les choses très à cœur, il remue ciel et terre, suscitant un petit scandale mondain relayé par les journaux. Le bijoutier, voulant mettre un terme aux rumeurs de vol et aux soupçons divers, va le trouver. Mis au parfum, il rachète les boucles mais n’en dit mot à sa femme, les offrant cette fois à sa maîtresse, comme cadeau de rupture, avant son départ pour Constantinople. Or celle-ci va à son tour connaître des revers de fortune et revendre les boucles, qu’un diplomate italien, Donati, va acquérir, avant de prendre un poste à Paris… où il tombera amoureux de Louise, et réciproquement.

Le récit, dès lors, va combiner la subtile mélodie des amours au sein du triangle Louise/André/Donati avec la rythmique implacable d’une ligne de basse assurée par la sarabande des allées et venues du bijou, qui n’a de cesse de changer de mains, entraînant maintes péripéties, nous faisant glisser de la comédie vers la tragédie.

Mises en abyme et art total

Les boucles en forme de cœurs sont donc au… cœur de l’action : son moteur, de la scène initiale à la dernière, mais le révélateur des passions et des âmes aussi. La construction s’avère hypnotique ou étourdissante, comme un carrousel tournant autour de l’axe/bijou, pour reprendre une image d’Ophüls lui-même, qui évoquait le Boléro de Ravel.

Musclé par cette trouvaille, le film déploie une panoplie d’atouts.  La mécanique narrative impeccable s’accompagne de dialogues finement ciselés ou d’analyses psychologiques délicates dignes de la plus haute littérature (Ophüls adapte un court roman de Louise de Vilmorin, Marcel Achard a retravaillé les répliques). Ces aspirations classiques annonceraient un Rohmer si elles n’étaient rehaussées par un génie cinématographique pur : la caméra, fuyant le plan fixe pour le mouvement, rend compte d’une vision du monde qui met la vie et sa versatilité, ses mille et une contradictions au centre de tout.

Mise en abyme encore et encore. Car cette agitation, à l’encontre d’une approche méditative, est en adéquation totale avec son sujet : la description d’une coquette qui passe d’un bal à un concert, dans un divertissement permanent. Ce qui renvoie à la haine de soi pascalienne, à l’impossibilité du repos, qui permettrait pourtant de s’affronter pour penser, se penser, avec ce danger, qui effraie la médiocrité qui est en nous, que la remise en question implique la possibilité d’une rupture et menace ainsi le confort des habitudes et du connu.

Nous sommes ici dans un art total, qui nécessite un choix judicieux des sujets mais, ensuite, une capacité hors norme à les ré-animer, où l’héritage littéraire de la source se conjugue avec les battements d’ailes de la caméra, le tout transcendé par des acteurs sensibles et talentueux, investis, qui parviennent à gommer l’artifice, la sensation du morceau de bravoure. Un art pudique de l’évanescent, à l’envers de la mécanique si huilée, mis en abyme dans le titre même du film, Madame de… Car, de Louise, nous ne connaîtrons jamais l’identité. Comme si elle l’avait trop longtemps désertée pour son étiquette sociale ?

Une actrice au sommet de son art

Par un faux paradoxe, de l’immersion dans la frivolité jaillit l’émotion, en contrepoint magistral, bouleversant. Danielle Darrieux (Louise : son plus grand rôle ?) réussit la gageure d’instiller de la profondeur dans la vacuité (« La femme que j’étais a fait le malheur de celle que je suis devenue »), comme elle insuffle de la légèreté, a contrario, à d’autres moments, pour dégonfler la baudruche de la gravité. D’un mot, d’un geste, d’un frémissement. Un contrepoint philosophique. Car la vie est tragique et ce tragique est comique, l’incommunicabilité étant désespérante mais nos comportements des parades inadaptées et trop souvent ridicules.

Un acteur bouleversant

Charles Boyer n’est pas en reste et nous offre une interprétation sublime du général, qui incarne toute la difficulté d’être un homme, un notable, un mari dans une société soumise aux codes et carcans. Derrière le cynisme, la muflerie parfois ou la considération hautaine de son statut, affleure le désir d’exploser la gangue, d’aventurer des bribes de sincérité et d’aveu qui pourraient, mieux entendus ou mieux assumés, incurver les destins.

Ses répliques à Louise alignent les perles :

« Le malheur s’invente. » ; « Nous ne sommes que superficiellement superficiels. » (cette admirable litote escamote un long discours – analyse de leur vie conjugale voire impossible déclaration d’amour).



Max Ophüls (ou Ophuls, Opuls).

Il est vu comme une icône absolue du bon goût à la française et trône au sommet du cinéma hexagonal au côté des Renoir et autres Carné. Pourtant, il est né Maximilian Oppenheimer, en Allemagne, changeant de nom pour ne pas importuner un père commerçant en cas d’échec dans sa carrière artistique, changeant de pays au gré des aléas de la montée du nazisme. Autriche, Italie, Suisse, Etats-Unis (où il tourne Lettre d’une inconnue, qui appartient au Top 100 des Cahiers du cinéma), France (où il tourne l’essentiel de ses chefs-d’œuvre, dont La ronde ou Le plaisir, autres Top 100 des Cahiers).

Arrêtons-nous un instant pour saluer l’apport de la communauté juive d’Europe centrale ou de l’Est (Allemagne, Autriche, Pologne, Hongrie) au cinéma mondial. Comment imaginer un 7e Art sans Ophüls, Lubitsch, Lang, von Stroheim, Mankiewicz, Wilder, Curtiz, Preminger, von Sternberg, Zinneman, Brooks, Nichols, Eisenstein, Allen, Spielberg, etc. ? Sans les producteurs Goldwyn ou Mayer, Warner, Fox, Thalberg, Selnick, Zukor, Laemmle, Zanuck, Lasky, Bernstein, etc. ? Qui analysera un jour ce fascinant cosmopolitisme ? Un décryptage du monde rendu incomparable par un mélange de recul et d’empathie ? Qui pourrait être l’intégration la plus réussie, qui n’aurait rien à voir, alors, avec l’assimilation ? Etre et ne pas être ? Tout à la fois ?

Vittorio de Sica

Dans le rôle du diplomate italien (amant ou amoureux platonique ?), un acteur-phare du cinéma italien, émouvant et brillant, qui fut aussi un grand cinéaste, auquel on doit Sciuscia, Le voleur de bicyclette, Hier, aujourd’hui et demain ou Le jardin des Finzi-Contini (qui ont tous quatre décroché l’Oscar du meilleur film étranger !), le magnifique Miracle à Milan ou La Ciociara.

Voir notre article en trio (avec Daniel Mangano et Adolphe Nysenholc) sur Le voleur de bicyclette

Philippe Remy-Wilkin.

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