LISEZ-VOUS LE BELGE ? – ICÔNE H, HÉLÈNE DE TROIE de VERONIQUE BERGEN par Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot (chargée de communication) et à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Véronique BERGEN, Icône H. Hélène de Troie,

roman, ONLIT, Bruxelles, 2021, 281 pages.

Par Jean-Pierre Legrand.

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Bottines talons aiguilles, colliers en métal et corsetée latex, Hélène affole les mâles. Sa beauté est une entrée en guerre ; sa frénésie sexuelle un incendie aux flammes de glace. Elle se refuse autant qu’elle se donne : « J’ai la passion du mensonge car je n’aime pas qu’on descende au fond de mon cerveau. Pour recycler mes traumas et les conduire au pays de la guérison, j’ai trouvé deux auxiliaires : aguicher et raconter des bobards. Plus j’ouvre les jambes, plus je ferme l’accès à mes biographèmes, plus je brouille les pistes. Mon corps a beau être renversé à l’horizontale, je suis cadenassée dans l’illocalisable. » Hélène peut bien être prise par tous, elle ne laisse entrer personne.

Sous les espèces du fantasme et de la névrose, les époques et les lieux se brouillent : Hélène mythifie son entourage ; son monde bascule dans l’ombre des Atrides.
Icône sexuelle, Hélène s’enroule dans une syntaxe érotique sans autre loi que le désir fût-il celui d’être humiliée. Captive du regard des autres mais jamais totalement prisonnière, Hélène tortille des hanches et s’invente sur fond de cafouillis psychique.  

Face à elle, le séducteur Pâris n’a pas le rut très inspiré : « Son art de la narration relève de l’expertise comptable, un fastidieux souci du factuel, un esprit d’apothicaire, sans le moindre flonflon d’extravagance. On appelle ça la ligne claire, le degré zéro de la lipidité stylistique, une écriture blanche, rapide, efficace, davantage en phase avec l’époque  désenchantée que les contorsions de fond et de forme des épileptiques de la prose.» Erotisme et langage se croisent en une esthétique qui sous-tend la visée littéraire de Véronique Bergen.

Un personnage étrange contribue à la tension qui hystérise le roman, lui donne cette ambiance glauque à la David Lynch et sa pulsation distordue : c’est Electre. Elle est l’ennemie jurée d’Hélène qu’elle poursuit d’un désir obsessionnel de vengeance. Elle entend faire d’elle son jouet érotique.

Le temps d’Electre semble s’être arrêté. Il s’absorbe tout entier dans son obsession dont la seule issue possible tient dans l’instant fantasmatique de l’asservissement complet d’Hélène.
Qui est Electre ? Une bâtarde oubliée ? Le minotaure intérieur d’Hélène, sorte de trou noir psychique ?
Qu’a donc vécu Hélène si avide d’être convoitée et faisant l’amour comme elle pourrait tout aussi bien s’ouvrir les veines ? Beauté incendiaire, hypersexuée, fatale et fragile, Hélène est insaisissable. Ses volontés demeurent mystérieuses mais à toutes les tortures sexuelles d’Electre, elle oppose son irréductible espace de liberté, le point de fuite où elle « transmue douleurs, humiliations, désagrégations en jouissances ». Par où elle ne cesse d’échapper à sa tortionnaire…

Avec Icône H. Véronique BERGEN signe l’un de ses ouvrages le plus troublant et, peut-être, à sa manière, le plus intime. J’y vois aussi une forme de symétrie avec Kaspar Hauser : en surplomb des deux textes se lit une quête des origines et de la figure hallucinée et incandescente du père.

Polyphonique, multipliant les glissements de plans et les polarités, le texte nous prend dans une spirale dont le mouvement tourbillonnaire nous projette d’un chapitre à l’autre, déplace les points de vue, fragmente notre vision et hérisse le récit d’équivoques, d’impasses et de paroxysmes.

Qui est qui ? Où s’arrête le moi ? Rien n’est acquis, tout est instable, mouvant. Au plus profond de l’être et de la jouissance tremble un miroitement sombre de souffrances, de vérités tues, de mensonges mais aussi de liberté.

L’inventivité de la langue impressionne, comme à chaque fois. Plus encore dans ce roman où pratiquement chaque mot, chaque phrase avec sa couleur, ses sons et son rythme construisent un affect. Petite réserve toutefois : au détour de l’une ou l’autre page, l’effet parfois pâtit d’avoir été trop recherché, surabondant.

Roman de l’ambivalence, Icône H. déconcerte : il nous rappelle que « l’érotisme est un état loin de l’équilibre ».

Jean-Pierre Legrand

Pour en savoir plus sur Véronique Bergen et son œuvre…

Son récit Ulrike Meinhof a été évoqué deux fois dans Les Belles Phrases :

(par Philippe Remy-Wilkin) 

(par moi)

Son recueil de nouvelles Belgiques idem :

(par Philippe Remy-Wilkin) 

(par moi) 

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/11/18/belgiques-de-veronique-bergent-ker-une-lecture-de-jean-pierre-legrand/
Son micro-essai sur Jacques De Decker : 

Et j’avais entamé mon parcours Bergen en lui consacrant un feuilleton en duo, en trois parties : 

(1)

Ses essais Barbarella et L’anarchie :

(2)

Ses romans Tous doivent être sauvés ou aucun et Guérilla :

(3)

Son sublime récit Kaspar Hauser :

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